Le COVID-19 en Amérique latine et aux Caraïbes : Comment la crise actuelle révèle nos inégalités et exige le renforcement des systèmes publics

Le COVID-19 en Amérique latine et aux Caraïbes : Comment la crise actuelle révèle nos inégalités et exige le renforcement des systèmes publics

Les répercussions de la pandémie de COVID-19 sur l’éducation sont sans précédent, et il n’y a jamais eu de perturbation aussi massive des cours dans le monde. Au niveau mondial (selon les données de l’UNESCO du 28 avril), près de 1,3 milliard de jeunes dans 186 pays ont été touchés par la fermeture des écoles en raison de la maladie, ce qui représente près de 74 % du nombre total d’élèves et d’étudiants inscrits. En Amérique latine et dans les Caraïbes, au moins 40 États ont suspendu les cours en face à face et décrété la quarantaine comme mesure préventive.

Pour des millions d’enfants, d’adolescents et de jeunes de la région, en particulier ceux qui se trouvent dans des situations de grande vulnérabilité, la fermeture des écoles implique la perte temporaire d’un filet de sécurité fondamental, qui va au-delà de la jouissance du droit à l’éducation et comprend la nutrition, la protection, la santé et le soutien affectif. Dans ce contexte, la Campagne d’Amérique latine pour le droit à l’éducation (CLADE) a exprimé dans sa déclaration de position publique sa préoccupation quant à l’impact de la pandémie en termes d’aggravation des inégalités historiques qui caractérisent notre continent.

Les élèves, en particulier ceux issus de familles à faible revenu, comptent sur les cantines scolaires pour avoir accès quotidiennement à une nourriture saine ; cela nécessite la mise en œuvre de politiques de sécurité alimentaire et de formes flexibles de distribution de nourriture aux familles des élèves qui en ont besoin, ainsi que d’autres mécanismes pour répondre aux besoins de ceux qui dépendent des programmes d’alimentation scolaire. Certains pays, comme l’Argentine, ont accordé une grande importance à la poursuite de ces programmes d’alimentation scolaire. Beaucoup d’autres ne parviennent pas à résoudre rapidement ce problème, mais il est devenu tout à fait évident que les écoles et les espaces éducatifs sont également des endroits où nous devrions exiger le respect du droit à l’alimentation et à la sécurité alimentaire.

La pandémie actuelle a également révélé que l’école constitue, dans de nombreux cas, un espace de protection contre la violence domestique et les abus sexuels. Les mouvements féministes et de femmes de la région attirent même l’attention sur la hausse regrettable des féminicides sur fond de crise. Il est très important d’être conscient que l’école représente un espace de protection et de réalisation d’autres droits. Tout ceci renforce l’importance de l’intersectorialité dans les politiques publiques.

Les inégalités socioéconomiques et les discriminations ethniques, raciales, géographiques et fondées sur le sexe, entre autres, qui ont historiquement caractérisé notre région, sont devenues plus visibles dans la crise actuelle. En ce sens, il est évident qu’il est nécessaire de mettre en place des politiques de protection sociale, de soutien financier et de soins médicaux pour les personnes en situation de vulnérabilité sociale et économique, ainsi que pour celles qui sont les plus touchées en raison de leur sexe, de leur situation professionnelle instable, de leur statut de migrant ou de réfugié, de leur handicap, de leur âge avancé, de leur résidence dans des zones isolées, de situations de conflit ou d’autres conditions contribuant à la stigmatisation et à la discrimination sociale.

Le télé-enseignement comme seule réponse : des risques d’aggravation des inégalités

Un grand nombre de garçons, de filles et d’adolescent(e)s issus de familles aux ressources financières limitées ou vivant dans des zones rurales, dont une grande partie sont des indigènes ou des descendants d’Africains dans notre région, n’ont pas accès aux ressources, en particulier aux ordinateurs et à internet, qui leur permettraient de suivre un enseignement à distance. Il faut donc mettre en place des initiatives qui puissent atteindre équitablement les jeunes vivant dans des contextes particuliers. Il faut pour cela aller au-delà des initiatives qui reposent sur les ordinateurs et sur l’internet, comme le recommandent et le font déjà différents organismes et gouvernements. Il est important de développer une pluralité d’initiatives pour maintenir les processus d’enseignement et d’apprentissage tout au long de la période de fermeture des écoles, et de penser à des moyens de le faire en dialogue avec les enseignants, et en incluant des outils qui ne nécessitent pas de technologie comme la radio, la télévision, les documents imprimés ainsi que l’internet, à condition qu’il soit accessible à tous dans certains contextes. Avant tout, la stratégie doit être pertinente, elle doit tenir compte de l’environnement et de la langue, atteindre les élèves de manière égale et se pencher sur la réalité des familles. Elle doit aussi prévoir le temps nécessaire au soutien et le type d’infrastructure requis pour l’initiative.

En outre, il existe des préoccupations concernant la vie privée et la protection des données des filles, des garçons, des adolescents et des citoyens en général. En effet, les entreprises et les plateformes qui proposent des outils d’enseignement à distance aux écoles exploitent souvent une source cachée de profit par l’utilisation des données personnelles de leurs utilisateurs. Malheureusement, la menace de ce que Naomi Klein a appelé le « capitalisme du désastre » demeure présente, et de nombreuses entreprises technologiques et éducatives à but lucratif trouvent dans la crise actuelle une bonne opportunité pour vendre leurs applications et leurs coffrets de matériels et de ressources aux autorités nationales, des États et des municipalités dans divers pays.

De même, il est crucial de reconnaître qu’aucun système d’enseignement à distance ne remplacera jamais l’apprentissage en face à face, compte tenu des interactions et de la socialisation attachées aux rencontres physiques. Il s’agit là d’éléments fondamentaux pour la pleine réalisation et la jouissance du droit à l’éducation.

Déclin historique des systèmes publics de santé et d’éducation et d’autres droits

La pandémie a mis en évidence les conséquences dramatiques de la précarité des services publics entretenue par tant de gouvernements en Amérique latine et dans les Caraïbes sans aucune réflexion, et souligne l’urgence d’inverser ce scénario. À cet égard, les droits à l’éducation et à la santé sont les plus menacés, surtout là où ces droits sont déjà dévalorisés et sous-financés, par exemple, dans la situation catastrophique qui vient de se produire à Guayaquil, en Équateur. La pandémie révèle également que les droits humains doivent être exercés conjointement : pour que le droit à l’éducation soit réalisé, il faut aussi de bonnes politiques de santé publique, de sécurité sociale, d’emploi, etc.

Au Pérou, par exemple, la présidence a reconnu avec force qu’il est plus urgent que jamais de faire des investissements fermes, solides et radicaux dans la santé publique, l’éducation publique et d’autres droits humains. Des articles de journaux remettent également en question le rôle minimal de l’État et défendent l’idée que l’État doit investir beaucoup plus dans la protection sociale.

D’autre part, l’interruption massive des cours met une grande pression sur la vie quotidienne des familles, en particulier les plus vulnérables qui traversent souvent une période de plus grande précarité de l’emploi ou de chômage, et surtout pour les femmes, qui subissent des triples journées de travail épuisantes. Les personnels de l’éducation, les syndicats et les réseaux d’éducateurs exigent que les États assurent la continuité de leur rémunération et le soutien nécessaire pendant toute la durée de la pandémie.

Dans cette optique, il faut renforcer les mesures de soutien, de valorisation, de formation et de rémunération des professionnels de l’éducation et adopter des mesures positives, telles que des programmes de revenu de base d’urgence pour les personnes à faible revenu et en situation de vulnérabilité sociale ou de chômage. Il est également nécessaire de suspendre la facturation des services de base comme l’eau, l’électricité, le gaz, les télécommunications et l’internet, entre autres mesures.

La période de crise que nous traversons exige le renforcement des États en tant que garants des droits ainsi que la création d’un ensemble de mesures et de politiques publiques intersectorielles, puisque les droits à la santé, à l’éducation et le droit de vivre dans la dignité, entre autres, sont effectivement exercés lorsqu’ils sont réalisés conjointement et de manière coordonnée par les différents secteurs du gouvernement.

Actions de la société civile et réflexions sur l’avenir

Comme évoqué plus haut, certains pays de la région font des efforts pour surmonter et atténuer les effets de la pandémie, bien que leurs réponses prennent souvent plus de temps que prévu et qu’ils n’impliquent pas la société civile comme ils devraient le faire, par une recherche consensuelle de voies et de solutions[1].

Grâce aux contributions et apports des membres de CLADE, des guides destinés aux communautés éducatives, aux autorités et aux citoyens en général, des ressources didactiques, des sessions de formation et des campagnes de solidarité, des analyses, des prises de position publiques et des dialogues virtuels ont été réalisés, parmi d’autres initiatives, en misant sur le travail commun et la réflexion collective pour assurer la protection des communautés éducatives et de leurs droits humains.

Il ne fait aucun doute que la pandémie et la fermeture des écoles auront un impact sur la réalisation du droit à l’éducation, à court, moyen et long terme. Par conséquent, il est important, à court terme, de trouver des mécanismes assurant la continuité des processus d’enseignement et d’apprentissage, et permettant également de contrecarrer les inégalités systémiques ; à moyen terme, il est crucial de s’assurer que les élèves puissent retourner à l’école et reçoivent un soutien supplémentaire pour le processus de retour et de réintégration dans la vie quotidienne ; et à long terme, il faudra mettre en place une capacité de réaction plus rapide et plus opportune face à d’éventuelles nouvelles crises.

Dans la recherche de réponses, il sera essentiel de renforcer les efforts de mobilisation et de coopération entre la société civile, les gouvernements et les entités supranationales, en favorisant l’échange de connaissances, d’expériences et de leçons apprises pour lutter contre la pandémie et ses effets.

En outre, pour protéger, respecter et réaliser le droit à l’éducation dans le scénario actuel, la communauté éducative doit réfléchir et discuter des implications de la pandémie actuelle en termes sociaux et environnementaux, y compris par une prise de conscience accrue de l’importance de prendre en compte la vie des autres, de pratiquer la solidarité et la responsabilité collective. En effet, avoir le sens et la conscience de l’autre fait également partie intégrante du droit humain à l’éducation.

Par

Camilla Croso, Coordonnatrice générale de CLADE

[1] Pour plus d’informations sur les impacts du COVID-19 sur l’éducation en Amérique latine et dans les Caraïbes et les réponses des gouvernements de la région à la pandémie, ainsi que pour connaître les positions et les actions de la société civile, consultez les pages Web de suivi de la pandémie du bureau régional de l’UNESCO, de SITEAL et de CLADE.



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